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La reine-des-prés, marqueur des zones humides

Au centre du pré, elle a le port, l'élégance, la suavité, la grâce d'une reine. Elle ? La bien nommée « reine des prés », dite aussi « belle des prés » ou encore « fleur des abeilles » ; moins aimablement, « barbe de chèvre » et « pied de bouc ». Au plan scientifique, c'est la filipendule ou spirée ulmaire Filipendula ulmaria.

La reine des prés croît facilement sur les sols engorgés qui longent les rivières ou frangent les marais.

La reine-des-prés n'échappe pas à un regard attentif : d'une part, elle est grande – elle peut atteindre 1,50 m – et se couronne de nombreuses petites fleurs blanches rassemblées en panicules dressées, d'autre part, elle pousse en colonies, formant sur la prairie des nappes blanches. Et si on la voit, on la sent aussi : il suffit de froisser une feuille entre ses doigts pour respirer sa fine odeur aromatique, un mélange de terre humide et de chaleur ; ses fruits, également, sont particuliers, semblables à des torsades, des « spirées », une première raison qui explique son nom « spirée ulmaire ».

AU CŒUR DE L'HUMIDE

Pourquoi apprécier la « reine-des-prés » ? Pour quelques raisons bien à soi ! Car tout le monde ne sera pas d'accord… Replaçons-la au cœur de son milieu de prédilection, elle l'inconditionnelle de l'eau et de ses rivages, des fossés et des bois d'aulnes mouillés, de la prairie humide : car elle croît facilement sur les sols engorgés qui longent les rivières ou frangent les marais. Ici, dès le début de l'été, elle épanouit ses beaux bouquets blancs et parfumés ; puis, comme elle aime pousser en compagnie, c'est, avec elle, toute une débauche d'odeurs plaisantes qui semblent venir à la fois du sol humide et du chaud soleil, un subtil mélange de ces éléments qui nous gouvernent. Terre et ciel.

Cette plante, on ne l'observera pas ailleurs. C'est la raison pour laquelle on la voit peu à peu disparaître, à mesure que s'amenuisent ses milieux de prédilection, ces prairies naturelles et sans engrais, peu à peu remplacées par de sages rangées de maïs ou de peupliers. Elle qui, hier, était si présente, qui marquait tant les prés lovés au fond des vallées mouillées, survit désormais tant bien que mal en maigres carrés échappés de l'agriculture moderne.

A vrai dire, elle fait partie de ces associations végétales qu'ignorent les agronomes férus de rendement et de qualité fourragère : acceptables hier, elles le sont moins aujourd'hui, pour la bonne raison qu'elles sont loin d'avoir la valeur nutritive d'une herbe cultivée, ray-grass ou luzerne.

UNE PLANTE SANTÉ, APPRÉCIÉE DES ANIMAUX

Mais il est une autre raison d'apprécier la reine-des-prés : elle est médicinale, susceptible de soigner la silhouette. Diurétique, elle est bonne pour le régime minceur, contre la cellulite et la graisse du ventre ; elle apaise une tenace névralgie et éloigne la fièvre. Justement : « l'aspirine » bien connue a un lien avec la « spirée ». Car, outre ses fruits torsadés, elle contient de la spi-réine (ce qui, une deuxième fois, explique son nom vernaculaire), un hétéroside précurseur de l'aldéhyde salicylique qui entre dans la composition du fameux médicament. Et, à l'instar du saule qui soigne la fièvre (le nom latin Salix fait directement allusion à l'acide salicylique), la reine-des-prés prête ses riches sommités fleuries à une bonne tisane.

Il va de soi que, comme tout remède, y compris naturel, la plante ne saurait s'utiliser à hue et à dia, n'importe comment et surtout pas à doses excessives. Bien qu'aujourd'hui, elle soit peu appréciée comme plante fourragère, la reine-des-prés n'était jamais dédaignée du bétail. A part le cheval. Mais autrefois, tous les autres animaux de la ferme, la chèvre, la vache, le mouton, le porc même qui, fouisseur invétéré, en déterrait les racines, la consommaient. Elle était là, dans la prairie humide où ils étaient mis à pacager. On pouvait alors voir les bêtes s'enfoncer dans les hautes tiges pour y grignoter feuilles et tendres tiges. Quant à l'abeille, elle rend également visite à cette « fleur de l'abeille », non pour fabriquer un miel attendu mais simplement pour en récupérer un abondant et riche nectar.

D'AUTRES SERVICES

Autrefois, lorsque les plantes se récoltaient à tout va pour de menus usages, la reine-des-prés rendait d'autres services : fraîchement récoltées, ses fleurs étaient mises à infuser dans des boissons alcoolisées, bière ou vin, les parfumant agréablement (il va sans dire qu'un vin de qualité n'avait pas besoin de tels artifices). Convenablement dosées, elles leur donnaient une jolie saveur que d'aucuns allaient jusqu'à comparer au vin muscat ; elles dégageaient également une teinture jaune que l'on appliquait sur la laine de mouton. Aujourd'hui, comme n'importe quelle autre plante, la reine-des-prés entre naturellement dans le champ de la nomenclature botanique. A l'instar de la menthe aquatique ou de l'épilobe palustre aux jolies fleurs rose foncé, elle fait ainsi partie de la « mégaphorbaie hygrophile », cette prairie composée de grandes (méga) plantes (phorbe) qui ne sont pas des graminées. Une mégaphorbaie qui se raréfie à mesure que la prairie humide régresse fortement. Mais parmi toutes ces fleurs qui, du printemps à l'automne, s'y épanouissent pleinement, elle reste peut-être celle qui se remarque le plus, celle qui, selon le joli mot de François-René de Chateaubriand dans Nuit de printemps, anime le mieux « les prés blanchissants ». 

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