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L’arum, une plante singulière

De grandes feuilles vertes, visibles au cœur de l’hiver, une fleur et des fruits pas ordinaires, des surnoms qui ne le sont pas moins et, pour finir, des propriétés à prendre avec des pincettes. Tout ceci, sur une même plante : l’arum !

Dans la région, il est possible de croiser deux espèces d’arum : Arum italicum et Arum maculatum. Dès février, surgissent ses grandes feuilles brillantes en forme de large flèche, parfois totalement vertes, parfois tachées de blanc (A. italicum) ou de noir (A. maculatum). A une époque où la végétation n’est pas encore sortie de son sommeil, étant seules, elles n’ont aucun mal à s’imposer. Dans les bois frais et bien ombragés, elles émergent en même temps que s’épanouissent perce-neige blanc et ficaire jaune. 

DES MOUCHES AIDANTES, QUOIQUE INTÉRESSÉES 

Au mois de mai, l’arum livre sa fleur qui n’a rien de banal. Elle est comme un cornet couleur crème - en fait, c’est une feuille un peu particulière nommée spathe. Puis, à l’intérieur, le spadice, sorte de massue, claire ou plus foncée selon l’espèce, à la base duquel, s’alignent les organes de reproduction, fleurs femelles et fleurs mâles, les unes fertiles, les autres stériles.  Sa fécondation est particulière ! Elle exige le concours de mouches (du genre Psychoda), forcément imprudentes. Intriguées par cet étrange cornet huileux et le spadice qui, pourtant, dégage une odeur putride - mais aussi, fait étonnant, de la chaleur -, elles vont y pénétrer… mais sans demitour possible, du moins dans un premier temps, car la sortie est bouchée par des poils. Alors, elles cherchent à fuir, se débattent, s’agitent dans tous les sens ; déposent, ce faisant, sur le stigmate du pistil, le pollen qui les imprègne, ce qui conduit tout droit à la fécondation de la plante. Bien qu’emprisonnées, les mouches vont, à loisir, se gaver du riche liquide nutritif que produit le spadice. Mais tout a une fin… Au bout de quelques jours, les poils qui barrent l’entrée se désagrègent, les mouches sortent enfin de ce piège emportant avec elles le précieux pollen qui ira féconder d’autres fleurs femelles. 

L’ARUM DANS L’IMAGINAIRE PAYSAN 

On comprend que l’arum ait suscité l’imaginaire paysan, lequel l’affubla de noms évocateurs. Il est ainsi tour à tour « cornet », « chandelle », « pied de veau » - sa feuille ressemblant à la trace de l’animal dans la boue -, « langue de bœuf » - idem en raison de sa forme allongée -, « gouet », « Manteau de la Sainte-Vierge », « viande de vipère » (on prétendait que le serpent mangeait les fruits pour fabriquer son venin) ou encore « vit-de-prêtre » (car le spadice semble une pâle érection…), - ce qui n’est pas très respectueux pour l’homme de la religion. L’arum n’en est pas pour autant aphrodisiaque, comme le pensa longtemps le monde paysan.  

UNE PLANTE TOXIQUE  PAR PRESQUE TOUS LES BOUTS 

A l’état frais, il est dangereux et il faut bien se garder de croquer ses baies pareilles à de gros pois rouges, si appétissants sur leur spadice, mais véritablement toxiques. A vrai dire, elle contient de l’acide oxalique, très caustique. Et même les porcs que l’on sait portés sur le déterrage des rhizomes, ne s’y risquent pas trop. Pourtant, l’arum fut consommé. Non pas ses feuilles ni ses fruits, mais ses gros rhizomes, justement. Riches en fécule, ils donnent un ersatz de farine. Mais à une condition : ils doivent être torréfiés puis ébouillantés. D’où le nom de « pain de lièvre » ou « pain de crapaud »… Sous l’Ancien Régime, à une époque où la disette jetait couramment les paysans sur les chemins, ainsi cuisinés, ils s’appréciaient pour ce qu’ils étaient, un moyen comme un autre de calmer un ventre trop souvent sujet au gargouillis.

DE L’AMIDON POUR LES LAVANDIÈRES 

Par ailleurs, qui dit fécule dit aussi amidon. Cette substance était recherchée des blanchisseuses qui l’utilisaient pour empeser le linge de leurs maîtres… Avec l’inconvénient d’irriter les mains. Dans son fameux « Théâtre de l’Agriculture », Olivier de Serres indique ainsi « Ses racines empèsent le linge, à tel usage étant employées par les villageoises de plusieurs endroits de la Normandie, avec non guère moins de blanche délicatesse… En esté, elles font provision pour l’hyver de telles racines… afin de les faire sécher et par ce moyen les garder longtemps sans corruption ».* Pour autant, cet arum-là n’a pas grand-chose à voir avec l’arum des fleuristes, Zantedeschia aethiopica que chacun connaît, pour le cultiver au jardin ou l’avoir, un jour, déposé dans un joli vase. Car il est originaire, non pas d’Ethiopie comme son nom semble l’indiquer, mais d’Afrique du Sud, où il pousse naturellement, de préférence, près de l’eau. Leur seul point commun : ils sont de la même famille des Aracées et, malgré tout, se ressemblent… 

* Olivier de Serres, Le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs, 1600.

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